30 May 2013

Nizar Kabbani, défenseur de la femme et de la rose (partie 1)

"Fatma saved my alter ego", Tasnim Baghdadi. (2012).


Nizar Kabbani (1923-1998), poète Syrien, est considéré comme un des plus grand poète arabe contemporain. À l'âge de 15 ans, sa soeur se suicide car elle refuse d'épouser un homme qu'elle n'aime pas. Dés lors, Kabbani s'engage à lutter contre les conditions sociales qui ont causé la mort de sa soeur. Il dit que "l'amour dans le monde arabe est tel un prisonnier que je veux libérer. Je veux libérer l'âme Arabe, ses senses et son corps avec mes poèmes." 
Dans le poème "Je lis ton corps et... me cultive" (poème en intégrale plus bas),
il suggère que le sous-développement de la société arabe est due à son obstination d'essayer d'ignorer l'existence de la femme et de l'amour. Il affirme dans les derniers vers que le corps de la femme "n'est pas ennemi de la Culture, mais la culture même. Celui qui ne sait pas faire la lecture de l'Alphabet de [son] corps restera analphabète sa vie durant." 
Je trouve que ce poème est d'actualité, et représente bien la dichotomie dont souffre  notre société et notre culture, oscillant entre tradition et religion, occident et modernisation.
Voici la version originale en arabe.

Un autre poème, aussi d'actualité, intitulé "Premier poème", accuse les magnats arabes du pétrole d'acheter les femmes et l'amour avec leur argent. Vous pouvez le lire en intégralité ici. En voici un extrait:

"Patauge donc
Prince de Bitume
Tel une éponge
Dans la fange de tes plaisirs
Et dans tes errements,
Ton pétrole ?
Tu peux le déverser
Aux pieds de tes maîtresses !
Les boîtes de nuit de Paris
Ont tué en toi toute fierté,
Là-bas, aux pieds d'une prostituée
Tu as enterré ton amour propre"

Je lis ton corps et... me cultive



Le jour où s'est arrêté 
Le dialogue entre tes seins 
Dans l'eau prenant leur bain 
Et les tribus s'affrontant pour l'eau 
L'ère de la décadence a commencé, 
Alors la guerre de la pluie fut déclarée 
Par les nuages 
Pour une très longue durée, 
La grève des vols fut déclenchée 
Par la gente ailée, 
Les épis ont refusé 
De porter leurs semences 
Et la terre a pris la ressemblance 
D'une lampe à gaz. 

II 

Le jour où ils m'ont de la tribu chassé 
Parce qu'à l'entrée de la tente j'ai déposé 
Un poème 
L'heure de la déchéance a sonné. 
L'ère de la décadence 
N'est pas celle de l'ignorance 
Des règles grammaticales et de conjugaison, 
Mais celle de l'ignorance 
Des principes qui régissent le genre féminin, 
Celle de la rature des noms de toutes les femmes 
De la mémoire de la patrie. 

III 

O ma bien aimée, 
Qu'est-ce donc que cette patrie 
Qui se comporte avec l'Amour 
En agent de la circulation ? 
Cette patrie qui considère que la Rose 
Est un complot dirigé contre le régime, 
Que le Poème est un tract clandestin 
Rédigé contre le régime ? 
Qu'est-ce donc que ce pays 
Façonné sous forme de criquet pèlerin 
Sur son ventre rampant 
De l'Atlantique au Golfe 
Et du Golfe à l'Atlantique, 
Parlant le jour comme un saint 
Et qui, la nuit tombant, 
Est pris de tourbillon 
Autour d'un nombril féminin ? 

IV 

Qu'est-ce donc cette patrie 
Qui exerce son infamie 
Contre tout nuage de pluie chargé, 
Qui ouvre une fiche secrète 
Pour chaque sein de femme, 
Qui établit un PV de police 
Contre chaque rose ? 



O bien aimée 
Que faisons-nous encore dans cette patrie 
Qui craint de regarder 
Son corps dans un miroir 
Pour ne pas le désirer ? 
Qui craint d'entendre au téléphone 
Une vois féminine 
De peur de rompre ses ablutions ? 
Que faisons-nous dans cette patrie égarée 
Entre les œuvres de Chafi'i et de Lénine, 
Entre le matérialisme dialectique 
Et les photos pornos, 
Entre les exégèses coraniques 
Et les revues Play Boy, 
Entre le groupe mu'tazélite 
Et le groupe des Beattles, 
Entre Rabi'a-l-'Adaouya 
Et Emmanuelle ? 

VI 

O toi être étonnant 
Comme un jouet d'enfant 
Je me considère comme homme civilisé 
Parce que je suis ton Amant, 
Et je considère mes vers comme historiques 
Parce qu'ils sont tes contemporains. 
Toute époque avant tes yeux 
Ne peut être qu'hypothétique, 
Toute époque après tes yeux 
N'est que déchirement ; 
Ne demande donc pas pourquoi 
Je suis avec toi : 
Je veux sortir de mon sous-développement 
Pour vivre l'ère de l'Eau, 
Je veux fuir la République de la Soif 
Pour pénétrer dans celle du Magnolia, 
Je veux quitter mon état de Bédouin 
Pour m'asseoir à l'ombre des arbres, 
Je veux me laver dans l'eau des Sources 
Et apprendre les noms des Fleurs. 
Je veux que tu m'enseignes 
La lecture et l'écriture 
Car l'écriture sur ton corps 
Est le début de la connaissance : 
S'y engager de la connaissance : 
S'y engager est s'engager 
Sur la voie de la civilisation. 
Ton corps n'est pas ennemi de la Culture, 
Mais la culture même. 
Celui qui ne sait pas faire la lecture 
De l'Alphabet de ton corps 
Restera analphabète sa vie durant.




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